Bisbilles en héritage : Prince et les aventuriers de l’archive perdue
Guillaume Gendron
25 July 2025
Libération.fr
La succession feuilletonesque du fantasque artiste, mort brutalement et sans testament, a eu raison cet hiver de la sortie d’une mystérieuse série documentaire, qui s’inspirait d’inédits conservés dans une chambre secrète.
Un mort, un manoir et un magot : qu’est-ce qu’une affaire d’héritage à gros sous, si ce n’est un Cluedo géant ? Ici, le célèbre macchabée est Prince, génie transformiste d’un funk futuriste et transgressif, exhibitionniste de façade aux mœurs secrètes. Le plateau de jeu est Paisley Park, studio forteresse du polymathe froufrouteux, son Graceland pourpre au milieu des champs de blé à l’orée de son Minneapolis natal. Le magot est une montagne d’enregistrements inédits, stockés sur toutes sortes de supports (cassettes, bandes, VHS, etc.) dans une pièce fantasmée depuis des décennies par les prinçologues sous le nom de «The Vault», qu’on pourrait traduire par «crypte» autant que «salle des coffres». Les joueurs ? Une palanquée d’obscurs demi-frères et sœurs, un avocat aux dents longues et un réalisateur oscarisé.
Presque une décennie après la disparition de l’icône, la partie a fait cet hiver une seconde victime. Symbolique celle-là : le documentaire événement qui devait raviver sa mémoire auprès du grand public a été purement et simplement «killed», comme on dit dans l’industrie hollywoodienne. L’épilogue d’une longue bataille, tant juridique qu’artistique, miroir de la vie de Prince, perpétuellement en guerre avec sa maison de disques de son vivant, control freak par-delà la tombe.
Le 21 avril 2016, le dénommé Prince Rogers Nelson meurt d’une overdose de fentanyl à l’âge de 57 ans. Le musicien rend son dernier souffle seul, coincé dans un ascenseur de son bunker musical, comme un pharaon dans sa pyramide. Deux fois divorcé, le «Kid» de Minneapolis n’en avait pas lui-même. Une blessure profonde pour celui qui avait tenté de dissimuler la mort, une semaine après sa naissance, de son unique fils atteint d’une maladie congénitale, en 1996.
Alléchées par les estimations fantaisistes de sa fortune suivant l’annonce du décès de la star, près de 700 personnes se signaleront aux autorités comme légataires potentiels. Cousins lointains, vagues neveux, progéniture cachée, pseudo-épouses secrètes… Un dealer de crack se présentera depuis sa cellule comme son fils abandonné, conçu à la va-vite dans un hôtel de Kansas City. Une batterie de tests génétiques viendra clore ces débats.
Carte de visite rutilante
A Paisley Park, on trouve une soixantaine de lingots d’or et du cash partout, mais aucun testament. «On a soulevé le couvercle de la moindre boîte», assure alors l’avocat de la Bremer Bank, chargée, dans cette période de flou, de veiller sur les avoirs de l’artiste brutalement disparu. Il faudra aux juges et notaires six ans pour y voir clair. En 2022, la succession est réglée d’un coup de marteau par un magistrat du Minnesota, qui identifie alors six héritiers, lesquels se divisent en deux trios distincts – il faut suivre. D’un côté, Tyka Nelson, chanteuse à ses heures, seule sœur à pouvoir revendiquer être née des deux mêmes parents que l’auteur de Purple Rain, associée à deux autres enfants nés d’une seconde union de Mattie Shaw, jazz singer de son état et mère de l’icône. De l’autre, les descendants survivants des premiers mariages de John L. Nelson, l’ombrageux géniteur de Prince, marqué à jamais par les roustes et l’aigreur de ce pianiste frustré. Après s’être partagé 6 millions de dollars de liquidités, les deux groupes se scindent en entités distinctes – voire rivales – pour l’exploitation à 50-50 des royalties, les yeux rivés sur la manne d’inédits contenu dans le «Vault», la fameuse chambre secrète. Les trois héritiers côté maternel font le choix de vendre leurs parts à Primary Wave, fonds d’investissement spécialisé dans le rachat de juteux catalogues musicaux, de Kurt Cobain à Bob Marley. Le clan des Nelson choisit, lui, de confier ses intérêts à deux anciens conseillers de Prince, le producteur Charles Spicer, et, surtout, l’avocat Londell McMillan.
Né à Brooklyn, McMillan présente une carte de visite rutilante. Diplômé de Cornell University, l’une des facs de la prestigieuse Ivy League, il y a aussi brillé en tant que «strong safety» (le plus balèze des défenseurs) dans l’équipe de football universitaire. Au barreau de New York, il se spécialise dans la négociation au cordeau des contrats de célébrités afro-américaines. Deux affaires font sa réputation : le démêlage des embrouilles intestines des six filles de Malcolm X autour de la publication des carnets de voyage du leader noir, et, au début des années 2000, la «libération» de Prince de son contrat avec Warner Bros. au terme d’un interminable bras de fer. Prince était allé jusqu’à écrire «SLAVE» («esclave») sur sa joue et à renoncer à son nom de scène, prenant pour pseudo «L’Artiste précédemment connu sous le nom de Prince», puis simplement un symbole imprononçable, pour s’affranchir de la major qui l’avait signé en 1977, à peine sortie de la puberté. Pour les Nelson, McMillan est l’homme de la situation, à même de faire fructifier la marque Prince, dont la valeur est alors estimée à une centaine de millions de dollars. Au passage, l’avocat négocie sa part : 10% sur tous les futurs revenus.
Avant même que l’héritage ne soit finalisé, c’est lui qui pousse la famille à transformer Paisley Park en musée, le complexe étant invendable en l’état, et un gouffre à entretenir. Idem pour ce qui est de la discographie de Prince, bazardée sans cérémonie sur les plateformes de streaming, ce à quoi l’artiste s’était opposé de son vivant. De quoi faire grincer quelques mâchoires. Notamment du côté d’une autre célébrité, un temps en affaires avec Prince : Jay-Z. Peu avant sa mort, le rappeur avait convaincu le reclus de Paisley Park de rejoindre sa plateforme Tidal, sorte d’alternative bling-bling à Spotify – un bide retentissant. Une fois Prince dans la tombe, McMillan bombardera de plaintes le magnat du hip-hop pour exploitation abusive de son catalogue. Affaire résumée par Jay-Z dans un morceau bilieux : «Je me suis assis avec Prince yeux dans les yeux /Il m’a confié ses dernières volontés /Maintenant, ce Londell McMillan, il doit être daltonien /Il n’a vu que le vert dans ses yeux pourpres.» La procédure pesant plus lourd qu’un couplet de rap, l’avocat aura le dernier mot. Et tant pis si la rumeur voudrait qu’une fois le deal avec les vieux Nelson signé, il n’ait plus pris la peine de consulter les chenus ayants droit – le plus jeune du lot a 77 ans.
«Tout a été déplacé dans un grand hangar»
En parallèle se noue un autre projet, le plus ambitieux dans la grande opération de valorisation de la griffe princière : un docu-série Netflix, nourri d’archives exclusives. En 2019, la plateforme débourse plusieurs «dizaines de millions de dollars», dixit le New York Times, pour s’ouvrir grand la porte du «Vault» aux supposées merveilles. Lisa Nishimura, «la reine du docu» (la productrice vient alors de révolutionner le genre avec Tiger King et Chef’s Table), débauche le réalisateur Ezra Edelman. Ce fils d’une conseillère de Martin Luther King, diplômé de Yale, a fait sensation trois ans plus tôt avec son documentaire fleuve consacré à O.J. Simpson, couronné d’un oscar. Réputé obsessionnel, Edelman négocie un «final cut», sous réserve d’un droit de regard des héritiers sur la «véracité» des faits présentés. Détail majeur…
Avec son équipe, Edelman pénètre dans le «Vault». Surprise : celui-ci est vide. «Tout a été déplacé dans un grand hangar à Hollywood quand ils se sont rendu compte qu’il n’y avait même pas de régulateur de température», raconte en off une de ses proches collaboratrices à Libération. La chambre secrète, au sous-sol de Paisley Park, n’est pas à la hauteur de sa légende. «On y accédait par le garage, au milieu des véhicules de Prince [quatre voitures, trois motos… et un bus, ndlr] couverts d’une épaisse couche de poussière. C’était pas très organisé en réalité. Les premières années à Paisley Park, les assistantes de Prince avaient fait un vrai travail d’archiviste. A la fin de sa vie, il y avait beaucoup de laisser-aller – elles avaient même un temps perdu le code de la porte et empilaient les cassettes dans le couloir !»
Montage homérique
Des mois durant, Edelman et ses collaborateurs s’abîment tympans et rétines sur les archives. Beaucoup de pépites musicales, peu de moments de réelle intimité. Ils remarquent que les bouts de pellicule où l’on aperçoit la star dans de fugaces moments candides ont été volontairement abîmés (par Prince himself ?). Comme Edelman n’est pas venu pour monter un film-concert, il commence à interviewer l’entourage notoirement farouche de Prince, persuadé qu’il y a là un mystère à percer.
Soixante-dix interviews et presque cinq ans plus tard, Edelman pense tenir son chef-d’œuvre au terme d’un montage homérique : neuf heures de film, six épisodes, mêlant images de concerts, interviews inédites et révélations. Sauf qu’entre-temps, beaucoup de choses ont changé. Nishimura a été débarquée de Netflix, qui préfère la jouer désormais «safe» avec ses hagiographies coproduites par les intéressées eux-mêmes, façon David Beckham. Par ailleurs, McMillan et son associé Charles Spicer ont, début 2024, contenu une fronde des ayants droit qui tentaient de les éjecter pour rejoindre Primary Wave – les juges leur ont donné raison, voilà l’avocat plus puissant que jamais. Dans un communiqué, McMillan jubile : tous ces incroyables «actifs» confiés entre ses mains ! «Qu’il s’agisse de la musique, des films, des expositions, des produits dérivés, des événements à Paisley Park, et tant d’autres choses. C’est un moment historique, excitant. Prince peut désormais se reposer en paix.» Vraiment ?
Invité à visionner le documentaire, désormais intitulé The Book of Prince, pour y déceler d’éventuelles «erreurs factuelles», McMillan dégaine un mémo de 17 pages, réclamant des coupes drastiques. Le légataire s’indigne : si le documentaire sort, il causera un «tort générationnel» à Prince. Comprendre : le Kid de Minneapolis se fera «canceller» par les kids d’aujourd’hui. En cause ? Les témoignages d’ex-compagnes qui l’accusent de violences psychiques voire physiques, la découverte de ses penchants héroïnomanes, le rappel de ses dérapages homophobes et crypto-antisémites lors de sa phase «témoin de Jéhovah» sous la coupe du bassiste prédicateur Larry Graham. Pire, la série explore au long sa relation avec Mayte Garcia, fan mineure «castée» sur vidéos de danse du ventre, et dont il fétichisera la virginité pour mieux l’épouser quelques années plus tard avant de la délaisser à la mort de leur fils.
Drôle de métaphore culinaire
Edelman renâcle. McMillan sort alors l’arme atomique, sur une argutie juridique, en refusant au réalisateur d’utiliser la musique de Prince. En juillet, Charles Spicer, son bras droit, tweete : «Nous avons le devoir de protéger l’héritage de Prince. Non à cet assassinat de neuf heures !» Les légataires ont une autre priorité : adapter en comédie musicale Purple Rain à Broadway, version aseptisée (on n’y verra pas la scène où Prince gifle Apollonia, sa dulcinée).
Edelman se débat. L’affaire fuite dans le New York Times. Tika, la seule des Nelson à avoir participé au documentaire, meurt fin 2024. Le 6 février, Netflix siffle la fin de la partie. En accord avec les ayants droit, The Book of Prince est officiellement enterré. «Dead in the water», comme on dit dans l’industrie. Un autre docu sera lancé, repartant de zéro, promet Netflix. Sur le compte officiel de Prince, tenu par les légataires, une vidéo claironne : «Le Vault a été libéré !» En mars, dans son seul entretien sur l’affaire (1), chez le podcasteur Pablo Torre, Edelman se défend d’avoir voulu «descendre» Prince, assurant avoir seulement cherché à présenter autant son génie que ses failles. «Je ne digère pas la myopie de ce petit groupe de gens qui n’y voit qu’une histoire de rentabilité, effrayé par l’humanité de Prince.» Il y voit même un tournant dangereux : «Nous vivons désormais dans un monde journalistique et documentaire où les “sujets” parviennent à dicter au monde entier comment ils doivent être perçus, sous couvert d’exclusivité.» Et de se lancer dans une drôle de métaphore culinaire : «Au bout du compte, on sert de la soupe au public, en faisant croire que c’est des côtelettes. Alors que mon documentaire, c’était entrée-plat-dessert…» Le menu préféré de Prince était, selon la légende, un plat de spaghetti et un jus d’orange. Aurait-il aussi censuré cette anecdote ?
(1) Contacté, Edelman a décliné de s’exprimer auprès de Libération via une collaboratrice, invoquant «tout un tas d’accords de confidentialité pendus autour de [son] cou».
Source :
https://www.liberation.fr/plus/speciaux ... 7JNG2NJOE/
Requiescat in pace.