
Dans un tunnel sordide, un jeune est "initié" au crack. A peine la première bouffée de fumée toxique avalée, on lui met un pistolet dans la main. Cut. On le retrouve plus tard sur une moto, tournoyant autour d'une mère de famille dans un parc, lui tirant dessus et la tuant, avant de fuir. Dans la seconde qui suivra, il meurt à son tour, percuté par un camion. Cut.
L'intro de ce "Harry Brown", filmé au téléphone portable, comme pour souligner la banalisation de la violence, l'inanité de gestes terribles, est un uppercut tel, qu'on a du mal à s'en remettre. Pourtant, la descente aux enfers ne fait que commencer.
Dégoupillons de suite le procès d'intention que certains ne manqueront pas de faire au film de Daniel Barber, le taxant de brûlot réac, prônant l'auto-défense, blah blah blah... poussant même certains spectateurs à se demander pourquoi l'immense Michael Caine a pu accepter le rôle de cet ancien marine septuagénaire, adepte de la loi du Talion. C'est justement parce que Caine est immense qu'il joue dans ce film. Il suffit de le voir passer de la tristesse la plus palpable à la colère la plus sourde, pour se rendre compte de la justesse de son choix.
Depuis le "Dirty Harry" de Clint Eastwood, rien ne semble donc avoir changé dans les mentalités formatées du politiquement correct qui nous entoure. Donc oui, "Harry Brown" est un film de genre, à classer dans la pochette vigilante flick. Cette catégorisation du film ne prêterait pas à conséquence si celui-ci ne baignait pas dans un fort contexte social. Ce qui était aussi la marque de fabrique du héros créé par Don Siegel, si on se souvient bien, pointant du doigt les carences du système judiciaire, non pas pour justifier un propos, mais bien pour soulever des questions d'ordre moral.
Cette colère rentrée énerve d'autant plus une certaine intelligentsia que "Harry Brown" affiche une approche formelle absolument démente. C'est un peu comme si Charles Bronson déboulait dans le cinéma de Ken Loach. L'Angleterre qui y est dépeinte est le résultat direct du tatchérisme forcené ; déshérence des hommes et des lieux, pubs rances, bières jaunâsses, classe ouvrière à l'abandon, banlieues délabrées, et délinquance qui va avec...
On l'a déjà dit, on le redit donc car ça ne fait jamais de mal, mais le cinéma de genre a ceci de hautement cinématographique qu'il n'est jamais didactique. Bien au contraire, il soulève par l'image et uniquement par celle-ci des questions diverses, qui peuvent aller de la moralité à la conscience politique, en passant par la condition humaine, tout en proposant une histoire s'ancrant dans une classification précise (fantastique, horreur, polar, etc.). "Harry Brown" n'échappe absolument pas à cette règle puisqu'il décrit frontalement l'odyssée vengeresse d'un homme décidé à trouver et punir les coupables du meurtre de son meilleur ami. Sur le strict plan de la dramaturgie propre au genre, "Harry Brown" survole donc son sujet de façon la plus brillante qui soit, et pourrait donner des cours à nombres d'ersatz passés pour le moins douteux (les "Punisher" de la Marvel en tête), ou même brillamment emballés ("Man On Fire" version Tony Scott ou "Death Sentence" de James Wan). Au nombre des scènes chocs, on retiendra notamment la descente de Michael Caine dans un repère de dealers où le contrôle absolu de la mise en scène délivre un choc visuel durablement traumatique pour le spectateur lambda. Plus glauque, tu meurs ! Ou bien encore, cette tenue en laisse d'une petite frappe servant d'appât à de plus gros poissons, qui débouche sur une fusillade en règle que n'aurait pas renié Sam Peckinpah. L'intégrité et le respect que le cinéaste porte au genre est donc à saluer, ne serait-ce que parce qu'il ne cherche jamais à s'en dédouaner.
Par delà le spectacle policier qu'il propose, il faut maintenant s'attarder à ce que raconte "Harry Brown" en sous-main. En filmant la violence la plus crue, Daniel Barber a le mérite de ne jamais être didactique (on l'a dit...) et n'appuie donc jamais son discours par une morale redondante ou déplacée. "Harry Brown" renvoie en fait toutes les violences dos à dos. Pernicieuse, c'est elle qui touche les classes défavorisées, qu'elle soient représentées par une jeunesse sans foi ni loi où par des retraités à la solde misérable qui se découvrent justiciers urbains. Utilisée, elle permet à la police, non pas de venir à la rescousse des victimes, mais de glorifier sa propre image politique, comme pour justifier son existence à la société. Certes, il y a bien le personnage du lieutenant de police Framton campé par Emily Mortimer, soucieuse du sort d'un Harry Brown meurtri, mais qui constatera de manière tragique que ses idéaux seront bafoués par l'amoralité de cette violence. Une violence telle qu'elle se fait dresser deux "amis" entre eux, au nom d'un profit généré par une économie souterraine, cause de tous les maux. Car c'est bien l'absence de rien quand les autres ont tout qui fait que l'homme bascule vers son côté le plus obscur.
Il y a enfin cette scène centrale, qui démontre à elle seule que le (faux) procès de film fasciste ne tient pas. Celle où Harry Brown, personnellement agressé à son tour, plonge définitivement dans la violence. En retournant l'arme de son agresseur contre lui, presque par accident, on peut alors y lire toute l'horreur que ce geste génère ; un visage non seulement déformé par ce geste sans retour, mais également par la voie qu'il se voit contraint d'emprunter à nouveau, après avoir, pensait-il, refermé les plaies laissées béantes par le conflit irlandais vécu des années auparavant. Plus loin dans le film, c'est Harry Brown lui-même qui aura cette ligne de dialogue qui sonne comme un constat effroyable, à la fois sur une réalité sociétale qui est devenue la nôtre et d'autre part, sur la nature bestiale de l'homme : "En Irlande, les gens tuaient pour une cause. Aujourd'hui ces jeunes tuent par amusement", renforçant encore un peu plus cette thématique d'une violence d'état apposée / opposée à une violence de rue, tout comme Kubrick l'avait fait avec "Orange Mécanique".
"Harry Brown", avec sa tristesse permanente, sa violence assommante, ses images effroyablement crues pourtant sublimées par la remarquable photographie de Martin Ruhe, sa désespérance permanente, est un voyage vers les ténèbres de l'âme humaine. Ce n'est pas à proprement parler un film confortable. Mais depuis quand le cinéma doit-il être confortable ?
"Harry Brown" n'est pas un choc filmique, c'est un choc tout court. Le premier de 2011.
HARRY BROWN de Daniel Barber, avec Michael Caine, Emily Mortimer, Charlie Creed-Miles, Liam Cunningham et Ben Drew. En salle depuis le 12 janvier 2011.































































