Metallica : "Metallica"
Faux procès
mardi 28 novembre 2006,
Faites entrer les accusés ! Chers jurés, votre honneur, si nous sommes là aujourd’hui, c’est pour statuer sur le cas de Lars U., James H., Jason N. et Kirk H., quatre individus jusqu’ici plutôt bien considérés dans le milieu, tous ayant partie liée à un gang appelé Metallica. Les accusés sont soupçonnés d’avoir trahi la cause. Trahi la cause de tous ceux qui croyaient fermement qu’un groupe de metal puissant et intègre ne succomberait jamais aux sirènes du succès, et jamais ne s’abaisserait à créer de la musique accessible au premier quidam venu.
Et pourtant, l’album Metallica, vite rebaptisé Black album par le public (En signe de deuil d’un certain passé, maître ? Non, votre honneur, juste parce que sa jaquette était noire : rappelez vous le White album des Beatles. Ah oui, toute ma jeunesse... j’avais les cheveux longs et... hum... poursuivez, maître), a commis l’impardonnable erreur de fédérer autour de ses moments forts, non seulement les moins fondamentalistes des amateurs de metal, mais également nombre de néophytes pour qui ce genre de préceptes musicaux ne représentait jusqu’alors qu’un phénomène sonore juste bon à occuper des Hell’s Angels avinés entre deux gardes à vue. Mais, justement, à ce propos, une « trahison » n’est-elle pas moralement acceptable lorsqu’elle est pratiquée pour une bonne cause ?
Rappelons, si vous le voulez bien, les principaux faits de cette tragique affaire. ...And justice for all avait été unanimement salué et apprécié à sa sortie, s’autorisant même le petit exploit de générer un clip, le célèbre One, diffusé en heavy-rotation sur MTV. La production d’une sécheresse impitoyable et l’esprit presque progressif de nombre de ses composantes avaient démontré que les susnommés Metallica pouvaient se permettre d’évoluer sans y perdre leur âme. Peut-être fut-ce l’élément déclencheur du radical virage qui allait être entrepris quelques années plus tard. Car sur le Black album, on peut dire que les compositions de Metallica, pourtant toujours basées sur de solides fondations trash, ont été épurées, littéralement dégraissées de leurs éléments les plus old-school. Metallica devient alors un groupe qui va à l’essentiel, ne se perd plus en circonvolutions techniques, pose les poings sur la table, et tire ses salves coléreuses avec un sens de la concision et du propos qui leur permettent rapidement de concurrencer Nirvana, Pearl Jam ou les Guns’n Roses sur leur propre terrain. Un groupe qui s’assagit légèrement aussi... sans pour autant qu’ils aient la moindre chance de rentrer dans la catégorie des croulants.
Enter sandman ne propose-t-elle pas une des introductions les plus lourdes de menaces jamais imaginées par Metallica ? Que dire également des sombres accords orientalisants de Wherever I may roam ? Sad but true n’a-t-elle pas réussi à faire éprouver à tous un sentiment diffus d’oppression ? The unforgiven ne retrouve-t-elle pas les accents de désespoir stoïque de Fade to black ? Et Of wolf and man, donc ! Ces riffs menaçants et ces visions d’étendue sauvage ne vous transportent-ils pas aux côtés du prédateur, traquant impitoyablement la proie inconsciente du funeste danger qui la guette ?
Objection, votre honneur ! Comment ? Que me chantez-vous là ? Le cas Nothing else matters ? Hum... oui, effectivement, j’admets qu’une ballade sentimentale de cet acabit peut surprendre chez nos quatre compères. Oui, messieurs les jurés, je comprends la souffrance de ces hordes de colosses chevelus bardés de chaînes et imbibés de mauvaise bière. Oui, je comprends à quel point la trahison du groupe qui avait fait d’eux les hommes qu’ils sont devenus, a pu les blesser dans leur chair. Jusque là, Metallica semblait être le dernier rempart de la fureur metallique pure qui résistait encore et toujours à l’envahisseur grunge. Et ne voilà-t-il pas que les quatre desperados présentent à la face du monde une ballade sereine et mesurée d’un bout à l’autre ? D’un autre côté, reconnaissez que dès qu’un groupe de metal se pique au jeu de composer un ballade, cela vire à la pantalonnade plus souvent qu’il n’est utile. Que les grandes blessures gluantes d’amour initiées par nombre de nos amis chevelus touchent surtout cette tendance - honteuse mais inévitable - au nombrilisme pleurnichard qui rampe en chacun de nous. Et qu’à l ’opposé de tout cela, Nothing else matters est indéniablement un très beau morceau, sobre, mélodique, profond et digne. Oui, messieurs, digne ! J’en veux pour preuve l’absence du mot Baby, pourtant incontournable pour asseoir l’atmosphère romantique de n’importe quelle déclaration enflammée de Poison ou Whitesnake.
Au final, que reprochez vous exactement à nos quatre Cavaliers de l’Apocalypse ? D’avoir bradé ce qu’ils étaient pour conquérir le sommet des charts ? D’en avoir terminé avec les merveilleux soli et la virtuosité de chaque instant ? D’avoir enterré sous les dollars leurs constructions musicales complexes, riches en rebondissements et en variations ? D’avoir oublié la violence franche et la saine colère qui les animaient depuis leurs débuts ? Le rapport médico-psychologique est formel : les quatre accusés étaient en pleine possession de leurs moyens au moment des faits. Ont-ils voulu changer radicalement d’orientation pour remporter l’adhésion de ceux qui n’étaient pas sensibles à l’emphase de leurs compositions de jadis ? N’était-il pas plus sage de camper paisiblement dans un registre de toute façon vénéré par l’entièreté du public metal, plutôt que de se risquer au dangereux objectif de rallier la planète entière ? Car risque il y avait à opérer de la sorte. Risque de ne convaincre personne et de s’aliéner la sympathie déjà acquise. Pourtant, je crois pouvoir dire, en mon âme et conscience, que cette prise de risque s’est avérée payante : le Black album, tout différent qu’il soit de ses prédécesseurs, est une œuvre formidable, de la première à la dernière seconde.
Bien. Justice va être rendue. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je déclare les quatre accusés libres de toutes les charges qui pesaient contre eux. Avec les félicitations des jurés.











