Dans le cadre de la sortie de « Originals » (le 7 juin sur TIDAL, et le 21 dans le commerce), le nouvel album posthume de Prince, nous avons eu la chance d’interviewer l’homme en charge de l’archivage de l’intégralité du « Vault » : Michael Howe. 

Pouvez-vous vous présenter et nous raconter comment vous êtes devenu l’archiviste du coffre de Prince?
J’ai travaillé pour des maisons de disques pendant 20 ans en tant qu’A&R (Artists and Repertoire). A ce titre, j’étais en contact avec les artistes et faisait le lien avec leurs labels, depuis la signature jusqu’au processus de création musicale. J’ai travaillé pour la Warner et j’ai été le dernier A&R de Prince pour gérer ses rapports avec ce label. J’allais à Paisley Park, je voyais Prince ou ses représentants et faisait le lien avec la Warner. A son décès, j’ai quitté la Warner et rejoint l’Estate pour devenir l’archiviste.

En quoi consiste votre mission d’archiviste ? Est-ce exclusivement technique, ou avez vous une implication dans la remasterisation ?
Je suis celui qui retrouve les enregistrements, je parle avec les ingénieurs quand quelque chose doit être mixé, je supervise la masterisation et les séquencements avant de livrer les albums à la maison de disques.

Genèse d’Originals

Comment est né le projet « Originals » ?
L’année dernière, on a sorti « Nothing Compares 2 U » en single. Les retours du public ont été positifs et on a songé à poursuivre cette idée de mettre en lumière les chansons que Prince a offertes à d’autres artistes. Celles qui ne sont pas sur ses propres albums mais qui sont des chansons de Prince à part entière, qui portent sa griffe.

Donc ce projet n’existait pas encore au moment de la sortie du single ?
Exactement, le projet est né et s’est développé après la sortie du single.

On a cru comprendre que les titres d’ « Originals » avaient été choisis par Troy Carter et Jay-Z.  Vous pouvez nous expliquer comment vous avez travaillé avec eux, quelle a été leur implication ?
Je connais très bien Troy, mais pas trop Jay-Z. Ils ont discuté sur le contenu et Jay a fait savoir ce qu’il aimerait voir inclus dans l’album. Il a insisté par exemple pour que « Love…Thy Will Be Done » soit retenue, et Jungle Love aussi je crois, mais celle-ci était incontournable quoi qu’il en soit. Ça s’est passé simplement et j’ai pu faire des suggestions, comme un curateur. Et nous sommes tous satisfaits de cette collaboration et du résultat.

Mais qui est à l’initiative du projet ? Vous avez soumis l’idée et des titres ou c’est Troy et Jay ?
Dans mes souvenirs, c’est mon idée à la base. Je crois que j’en avais parlé au cours d’une réunion et la réponse était unanimement positive.  Et à partir de là, j’ai commencé à assembler les titres qui me semblaient forts, il y a eu beaucoup de discussions, mais c’était un vrai travail de groupe. Tout s’est passé en douceur. Ce sont des personnes encourageantes, professionnelles et tout s’est vraiment très bien passé.

Comment avez-vous sélectionné les titres ?
On a listé toutes les chansons que Prince avait écrites ou co-écrites pour d’autres artistes et qui étaient sorties de son vivant. Et on les a sélectionnées en fonction de différents critères pour voir sur lesquelles on pouvait miser, puis on les a préparées pour les sortir. On est passé d’une longue liste à quelques titres.

Y’a-t ‘il une chanson que vous auriez aimé inclure sur l’album et qui n’a pas été retenue ?
Non, je ne crois pas.  Et il y a tellement de titres que l’on pourrait mettre sur d’autres potentiels volumes, si ça se fait. Mais je suis satisfait d’ « Originals » parce qu’il sonne vraiment comme un album cohérent, et pas comme une simple compilation de titres.

Toujours à propos de cette sélection, à l’exception d’une chanson, tous les titres datent des années 80. Il y a une raison ?
C’est dans la continuité de « Nothing Compares 2 U »  qui est de cette époque aussi. On voulait re-contextualiser l’œuvre de Prince de cette période qui était riche en terme de création. L’exception étant « Love Thy Will Be Done » qui est sortie en 1991 par Martika, comme vous l’avez très justement remarqué. L’autre raison étant que la plupart de ces chansons des années 80 sont devenues des tubes pour les artistes qui les ont sorties. On a pensé que c’était une bonne introduction dans cet univers riche et complexe.

Doit-on s’attendre à un deuxième volume de ce concept, peut-être avec des chansons plus récentes?
C’est une possibilité en effet, étant donné que nous avons suffisamment de matériel pour faire un autre volume. Et ces versions princières de titres donnés à d’autres sont quelque chose qui était fantasmé depuis longtemps. Je ne sais pas ce qui pourrait être dessus ou pas, mais ça fait partie des possibilités. Ca dépend aussi et surtout de l’accueil et du succès que recevra ce disque et j’espère évidemment que cela sera positif.

Prince a offert énormément de chansons à son réseau d’artistes. Dans quelques cas sur « Originals » on peut voir que les artistes qui auront finalement droit à ces titres y participent en tant que choristes ou musiciens alors que c’est Prince qui chante. Savez-vous si pendant le processus de création, il savait déjà à qui seraient destinés ses titres ?
Je pense que oui dans la majorité des cas, et pour certains titres, il ne devait pas être totalement sûr qu’il les donnerait à quelqu’un d’autre. Je sais qu’il y a des chansons qu’il voulait offrir mais qu’il a décidé de garder pour ses propres disques (ndlr : comme International Lover par exemple qui devait être pour The Time), et je pense que l’inverse est aussi vrai. Il a dû penser dans certains cas que tel ou tel titre serait mieux servi par une voix autre que la sienne, et qui pourrait exprimer encore plus de choses. Dans la majorité des cas, il devait avoir une idée bien précise sur qui pourrait faire cela dès le début, mais probablement pas pour toutes ces chansons.

Quand vous avez choisi les chansons pour « Originals », avez-vous contacté les artistes qui avaient sorti ces chansons la première fois?
Oui, nous avons contacté d’une façon ou une autre, la majorité, si ce n’est pas tous les artistes qui avaient déjà sorti ces chansons.

Les bootlegs

Lors de l’écoute de presse, on a constaté qu’il y avait une nette différence de qualité sonore entre « Wouldn’t You Love To Love Me » et le reste de l’album. La source a-t-elle été compliquée à remasteriser ? La bande était détériorée ?
Très bonne question. Je pense que l’explication vient du fait que cette chanson n’a pas été enregistrée sur 24 pistes mais sur 16, et que c’était vraiment une démo. Mais la particularité de cette version est qu’elle ne circulait pas sur les bootlegs, même parmi les fans collectionneurs les plus hardcore. La qualité du son sur ce titre n’est certes pas optimale, et ne correspond pas aux standards attendus actuellement ni au niveau des autres chansons de cet album, mais elle est représentative et significative de ce que pouvait faire Prince à cette époque, de son état d’esprit. Cette chanson a beaucoup évolué au fil du temps. Il l’a écrite en 1976, mais elle a connu beaucoup de changements et de versions et celle qui est présente sur « Originals » n’a jamais fuité du coffre. Et il était intéressant de l’inclure aussi parce qu’elle est différente de celle que Taja Sevelle a sorti sur son album en 1987.

Vous avez rencontré le même problème de son avec d’autres titres d’ « Originals » ?
Cette chanson était vraiment à part. Il y a eu des cas où la seule bande disponible avec la version finale que nous avions était sur cassette. Et la cassette n’est pas la source idéale pour le processus de masterisation. Donc on a du retravailler avec les pistes originales pour les mixer de façon à reproduire la chanson à l’identique de ce qu’il y avait sur cette cassette. Ça permet d’avoir la même version de cette chanson qui était sur ce support mais avec une qualité sonore optimale.

Vous n’ignorez pas que les fans ont déjà accès à beaucoup de chansons et versions inédites. Avez-vous pris cela en considération pendant la sélection les titres ?
Absolument. J’ai été surpris de voir que des choses circulaient en très bonne qualité. Je ne sais pas comment cela se fait. Mais oui, on cherche à offrir des choses qui ne circulent pas parmi les fans, des titres qu’ils n’ont jamais entendus ou dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Dans le cas contraire, si on sort quelque chose qui circulait déjà sur le net ou dans des bootlegs, la qualité sonore sera meilleure puisque nous avons la source originale. On espère offrir une belle expérience au grand public et aux fans, avec des choses officielles qui méritent d’être écoutées.

Quantité et qualité

On dit que les fans de Prince sont très fidèles, mais aussi très critiques. Comprenez-vous leur frustration à ne pas voir sortir plus de musique, et surtout du matériel dont on ne connait absolument pas l’existence en considérant tout ce que vous avez entre les mains? Vous suivez ce que disent les fans qui se manifestent sur les forums et les réseaux pour faire entendre cette frustration ?
Oui, j’essaie de suivre, mais ça me demanderait beaucoup de temps de tout lire. Il y a des fans qui sont très actifs dans ce domaine. On porte évidemment une attention « aux demandes du marché », mais c’est difficile de prendre en considération toutes les demandes des fans ou des consommateurs sachant qu’il y a beaucoup de facteurs différents. On a décidé de sortir ce disque parce qu’on estime qu’il est de qualité et que Prince en aurait été fier. Notre objectif premier est de sortir des albums qui font honneur à son œuvre, et qui complètent sa discographie officielle. On veut sortir des choses en gardant à l’esprit les valeurs de respect qu’on lui doit et l’intégrité qui était la sienne. Ouvrir toutes les vannes ne serait pas un acte responsable et ne répondrait pas à ces exigences. Et même si on voulait le faire, il y a tellement de restrictions contractuelles, légales et juridiques avec les différents labels qui conditionneraient ce qui pourrait sortir, comment et quand. Ce n’est pas aussi simple. On ne peut pas dire « ah oui, tiens, c’est une bonne idée, faisons-ça ».

On sait que Prince était très prolifique dans les années 80 et que beaucoup de chansons de cette époque sont dans le coffre. Le nombre de chansons inédites trouvables sur le net pour les années suivantes diminue progressivement. Est-ce qu’il était tout aussi prolifique en studio dans la deuxième moitié des années 90 et les années 2000 ?
Il n’a pas arrêté de travailler pendant toute sa carrière et il a été extrêmement prolifique durant ces 40 années. Même pendant le dernier tiers de sa vie, et si ce n’était pas avec la même fréquence, il était dans le même état d’esprit que dans les années 80 et 90.

Merci pour cette interview. Aimeriez- vous ajouter quelque chose ?
Je voudrais remercier les fans pour leur soutien. Nous les apprécions et voulons leur donner satisfaction. J’espère que cet album leur plaira et qu’ils vont l’aimer autant qu’on a aimé le construire.