Le chanteur des petits riens s'épanouit sur scène
Tété en pente douce
Nourri par Marley et Keziah Jones, Tété creuse son sillon : rock soft et poésie du quotidien.
Il passerait presque inaperçu. Installé, avant l'heure, à une table au fond du restaurant où il a donné rendez-vous. Longiligne, en pantalon velours et pull marine, des dreadlocks sur la tête, de grandes lunettes, et le regard ailleurs. Le titre de son premier album, L'Air de rien, jouait déjà sur cette image d'ado attardé, mais dans son dernier opus, moins funk et plus ancré dans des humeurs folk pop, il a pris un coup de sérieux. Histoire d'une rupture amoureuse, et d'une rencontre avec une ville - Montréal - sur fond de mélodies plus tranquilles.
Tété (qui signifie guide en wolof) s'était préparé à un échec, ça marche plutôt bien. Il entame ces jours-ci une tournée en France (il donne une centaine de concerts par an), son adrénaline. Seul avec sa guitare ou entouré de ses musiciens. « La scène, c'est ce qui m'a donné envie de faire ce métier, ça m'a toujours fait rêver de voir ces types à la télé, en bus, dans leur hôtel. Je me suis vite rendu compte que c'était aussi un contre-pouvoir par rapport à l'industrie du disque. L'important, ce n'est pas de vendre 40 ou 40 000 albums, mais de jouer des chansons devant son public, et de pouvoir vivre de ce plaisir. »
Ce mode de vie nomade, sans cesse sur scène, en prise avec le quotidien et l'instantané, lui sied parfaitement. Il a toujours vécu « le cul entre deux chaises », comme il dit. « En France, on me disait que j'étais un Noir qui ne serait jamais chez lui, et en Afrique, que l'on présentait comme la terre de mes ancêtres, je n'avais plus ma place. »
Né à Dakar d'une mère antillaise et d'un père sénégalais, il n'a gardé de ses origines africaines que son prénom. Ses racines ne sont pas là, il affirme même ne pas en avoir. Son identité, c'est la musique qu'il compose. Ni vocation ni amour de la première heure : depuis l'enfance, il se destinait plutôt à la BD, mais « il n'y avait plus rien à inventer, tout avait déjà été fait ». Dans son univers de gamin, la musique est un fond sonore. Il écoute les disques de sa mère : Miles Davis, Coltrane, Sarah Vaughan. Du rock avec ses copains de collège. Pas de chocs musicaux, si ce n'est ces deux références qu'il finit par avouer, Bob Marley et le blues. Il reçoit sa première guitare à 16 ans. Un cadeau de sa mère, « l'instrument dont rêve de jouer un jour tout adolescent ». Après des études à Nancy, années pleines d'ennui dont il ne veut pas parler, il écume bars et coins de rues en solo ou avec un groupe, jusqu'au jour où ses mélodies poétiques et son rock soft sont repérés. Ce sont les petits riens du quotidien qui l'intéressent et l'inspirent dans ses compositions, Ces grands moments de solitude, Les Matins de peu... Le tout coulé dans un fleuve de syllabes, à la lisière (parfois) de la logorrhée.
La presse l'a très vite défini comme un ersatz de Ben Harper, le compare aussi à Keziah Jones, pour leur similitude vocale frappante (surtout dans son premier album). Lui n'a envie de ressembler à personne, juste à lui-même, qu'il a mis si longtemps à trouver. Envie de continuer à composer dans son home-studio et de se doper dans des bains de foule. Mais c'est sans doute Keziah Jones qui lui a appris l'essentiel : « Il m'a prouvé qu'on peut être black sans forcément jouer du reggae, du rap ou de la musique africaine. Il m'a aidé à me construire, ça a été une sorte de libération. »
Emmanuelle Dasque
Télérama n° 2834 - 7 mai 2004
Bon l'histoire ne dit pas s'il est fan de Prince mais ça ne m'étonnerait pas
